Moneta fait le point sur sa démarche d’actionnaire actif

Interview de Romain Burnand par Option Finance

"Il ne faut pas investir dans des entreprises qui souffrent d’une mauvaise gouvernance"

Après ses réussites sur des dossiers comme Buffalo Grill ou Altamir, Moneta s’est attaquée cette année à Parrot, dont elle conteste les conditions de l’OPA, avec un succès mitigé. Alors que l’opération s’achève, la société de gestion fait le point sur sa démarche d’actionnaire actif.

Vous avez contesté, mi-février, les conditions de l’OPA initiée par le principal actionnaire de Parrot, la société Horizon, détenue par le fondateur du fabricant de drones. Pourquoi cette démarche ?

Moneta est actionnaire de Parrot depuis 2013 et nous détenons environ 10 % du capital. L’OPA a été initiée le 27 novembre 2018, juste après la publication de mauvais résultats qui ont fait chuter le cours de l’action. Le prix proposé par la société Horizon – 3,20 euros – a été validé par le rapport de l’expert indépendant nommé par Parrot, le cabinet Finexsi, mais nous le considérons comme trop faible. Nous avons donc mandaté un expert, Emmanuel Dayan, du cabinet Valphi, pour analyser la méthodologie de ce premier rapport. Des insuffisances dans le choix des méthodes d’évaluation ont ainsi été mises en lumière. À la suite de la publication de cette note d’analyse méthodologique, l’expert indépendant mandaté par Parrot a dû compléter son premier rapport d’un long addendum. Mais ce dernier est venu renforcer l’argumentaire autour de ses choix initiaux et, sur le fond, rien n’a changé, et en particulier pas le prix offert.

Nous regrettons qu’un second expert n’ait pas été nommé face aux contestations des actionnaires et que l’OPA ait été déclarée conforme par l’AMF. En effet, parce qu’elle a pour impact de diminuer le flottant, toute OPA a pour conséquence de réduire la liquidité des actionnaires qui restent. Ce n’est pas anodin, s’agissant de petites capitalisations déjà peu liquides, comme Parrot. C’est pour cela que l’évaluation doit être incontestable. L’opération a été ouverte une première fois en mars et nous n’y avons pas apporté nos titres. Elle est rouverte depuis le 23 avril et nous comptons toujours conserver nos actions.

Considérez-vous votre action sur ce dossier comme un échec ?

Depuis plus de dix ans que nous nous mobilisons de la sorte pour défendre nos intérêts d’actionnaire, le dossier Parrot est le plus décevant, mais nous ne le considérons pas pour autant comme un échec. Nous avons innové par rapport aux pratiques de place en mandatant nous-mêmes un expert pour initier un débat contradictoire sur la méthodologie de valorisation. D’après les échos que nous en avons eus, cette initiative a ému quelques experts, peut-être peu désireux de risquer à l’avenir de voir leur travail analysé par un confrère. Nous pensons que, au lieu d’être nommés par la société cible d’une OPA, les experts devraient être choisis par l’AMF ou, à défaut, par une autre autorité de place. Et, a minima, qu’en cas de contestation sérieuse l’AMF ait le pouvoir de nommer ou d’exiger la nomination d’un second expert.

Quelles sont vos motivations lorsque vous menez ce type d’actions ?

Si les actionnaires ne défendent pas leurs intérêts eux-mêmes, qui d’autre pourrait être motivé pour le faire ? Lorsque des sujets de gouvernance émergent, à l’occasion d’opérations financières en particulier, il apparaît une asymétrie d’informations entre, d’un côté, l’émetteur entouré par de nombreux conseils, et, de l’autre, les investisseurs, qui sont en ordre dispersé. Moneta est en mesure de réduire cette asymétrie d’informations, car nous connaissons bien les entreprises dans lesquelles nous investissons et au capital desquelles nous restons plusieurs années. Cela profite à nos investisseurs, mais aussi souvent aux autres actionnaires. Nous travaillons d’ailleurs avec l’Association de défense des actionnaires minoritaires (ADAM) de Colette Neuville sur les sujets les plus complexes. Ces actions ont par exemple permis la revalorisation de plusieurs offres publiques (Buffalo Grill, Jet Multimedia, Stallergenes, etc.), mais aussi l’abandon de décisions trop dilutives (Altamir) et, presque toujours, une amélioration générale des pratiques. Parfois, nous sommes amenés à soutenir les dirigeants face à d’autres actionnaires. Ce sont nos 15 analystes qui se prononcent sur l’ensemble des questions de gouvernance, car ce sont eux qui savent le mieux quelle est la réalité des pratiques et le contexte de l’entreprise.

Quel bilan tirez-vous des actions que vous avez menées ?

Cela nous a enseigné qu’il ne faut pas investir dans des entreprises qui souffrent d’une mauvaise gouvernance. Lorsque nous décelons des faiblesses dans ce domaine, nous préférons nous tenir à l’écart, car défendre leurs intérêts est coûteux en ressources et en énergie. En cela, nous ne sommes pas un fonds activiste. Et notre expérience d’investisseurs nous montre que, très souvent, les sociétés les plus performantes ont une très bonne gouvernance !

Propos recueillis par Séverine Leboucher